Exercice 1 : La preuve directe : ce qu'on suppose, ce qu'on établit
Une preuve n'est pas une suite de calculs justes : c'est une STRUCTURE choisie avant la première ligne, et la forme de l'énoncé dit laquelle. Le devis du cours en prescrit cinq : preuve directe, contraposée, absurde, récurrence, principe des tiroirs. On commence par la plus simple, celle qu'on choisit quand l'hypothèse est riche, c'est-à-dire quand elle se traduit immédiatement en une écriture manipulable.
Définitions utilisées dans tout l'exercice : un entier est pair s'il existe un entier tel que , et impair s'il existe un entier tel que ; l'entier divise l'entier , ce qui se note , s'il existe un entier tel que .
- a) Démontrez que la somme de deux entiers impairs est paire, puis dites en une ligne ce que vous avez SUPPOSÉ et ce que vous avez ÉTABLI.
- b) Démontrez que si et , alors pour tous entiers et .
- c) Un étudiant justifie la question a) en écrivant , et . Que démontre-t-il exactement ?
- d) Un autre commence par « soit et ». Pourquoi cette rédaction ne démontre-t-elle pas l'énoncé ?
- e) Un programme veut établir la question a) en testant tous les couples d'entiers impairs de 1 à . Combien de couples cela représente-t-il, et l'énoncé serait-il démontré ?
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Réponses
- a) , donc pair. Supposé : et impairs ; établi : pair
- b) , donc
- c) Trois cas particuliers seulement : aucune liste finie ne démontre un énoncé universel
- d) La même lettre impose : seul le cas des deux impairs égaux est traité
- e) couples, soit 250 milliards, et l'énoncé reste non démontré
a) On reconnaît la preuve directe à ceci : l'hypothèse est RICHE, elle se traduit tout de suite en une égalité, et tout le reste est du calcul. Soient et deux entiers impairs. Par définition, il existe des entiers et tels que et . Alors . Comme est un entier, s'écrit 2 fois un entier : il est pair. Supposé : et impairs. Établi : pair. Vérification sur un cas, et donnent , , et . Le piège de rédaction, qui coûte la moitié des points sur une question de ce type : conclure « donc est pair » sans avoir exhibé le facteur 2. Une preuve directe n'est finie que lorsque la DÉFINITION de la conclusion est vérifiée mot pour mot, ici lorsque le nombre apparaît sous la forme 2 fois un entier. Écrire « la somme de deux impairs est évidemment paire » ne vaut aucun point : l'évidence n'est pas une structure de preuve, et le correcteur note la structure.
b) Même structure, hypothèse riche encore une fois. De on tire un entier tel que , et de un entier tel que . Attention à la lettre : et n'ont aucune raison d'être égaux, et les confondre reviendrait à supposer . Alors . Comme est un entier, on a bien . Vérification : , , , et donnent . Ce résultat porte un nom, le lemme de combinaison linéaire, et c'est lui qui fait fonctionner l'algorithme d'Euclide : tout diviseur commun de et de divise aussi le reste , qui est une combinaison linéaire de et de . On s'en resservira à l'exercice 7. Retenez le geste : une hypothèse de divisibilité ne sert à rien tant qu'elle reste écrite avec la barre verticale, elle se traduit toujours en une égalité avec un entier nommé.
c) Il démontre trois cas particuliers, et rien de plus. L'énoncé est UNIVERSEL, il porte sur une infinité de couples, et aucune liste finie ne l'épuise. Trois exemples justes ne sont pas une preuve : ce sont des vérifications, et la vérification ne sert qu'à deux choses, se convaincre avant d'écrire et se rattraper quand on s'est trompé de signe. Le point à retenir est l'asymétrie complète entre démontrer et réfuter. Pour RÉFUTER un énoncé universel, un seul contre-exemple suffit et clôt le débat, c'est l'objet de l'exercice 5. Pour le DÉMONTRER, aucun nombre d'exemples ne suffit jamais. C'est exactement la différence entre tester un programme et le prouver : mille tests verts n'établissent pas qu'un programme est correct, ils établissent qu'il l'est sur mille entrées, et l'entrée qui le casse est justement celle à laquelle personne n'a pensé.
d) Parce que la même lettre force les deux nombres à être égaux. Écrire et , c'est supposer , donc ne traiter que les couples d'impairs ÉGAUX, du type , alors que l'énoncé parle de deux impairs quelconques. Le calcul qui suit est juste, il donne , mais sa portée est fausse : il ne couvre pas le couple . Un correcteur retire ici la quasi-totalité des points, non pour le calcul mais pour la portée. La règle de rédaction : une lettre fraîche pour chaque objet dont on ne sait rien, et deux objets distincts n'ont jamais droit à la même lettre tant qu'on n'a pas démontré qu'ils sont égaux. C'est la même faute que de nommer les deux compteurs de deux boucles imbriquées, et elle produit le même genre de dégât : le programme tourne, il calcule autre chose que ce qu'on croit.
e) Entre 1 et il y a entiers impairs, donc couples, soit 250 milliards de vérifications. À un milliard de tests par seconde, cela demande environ 250 secondes, un peu plus de quatre minutes. Et au bout de ces quatre minutes l'énoncé n'est toujours PAS démontré : on saura qu'il est vrai pour les impairs inférieurs à un million, et on ne saura rien pour . La preuve de la question a) tient en trois lignes et couvre tous les entiers d'un coup, y compris ceux qui ne tiendront jamais dans une mémoire. C'est l'argument qui justifie, dans un cours de mathématiques pour l'informatique, d'apprendre à rédiger plutôt qu'à tester : la machine parcourt des cas, la preuve quantifie sur tous. Le corollaire pratique : quand un énoncé porte sur un ensemble infini, chercher une structure de preuve n'est pas un luxe de mathématicien, c'est la seule voie.