Exercice 1 : Les oses : Fischer, séries D et L, et le compte des stéréoisomères
Toute la stéréochimie des sucres repose sur une convention de dessin vieille de plus d'un siècle, et sur un décompte élémentaire.
La figure présente les deux glycéraldéhydes en projection de Fischer, le plus simple des aldoses.
- a) Énoncez les deux conventions de la projection de Fischer, puis dites quelle liaison pointe vers l'observateur et quelle liaison s'éloigne de lui.
- b) Attribuez la série D ou L aux structures I et II de la figure, et précisez la relation d'isomérie qui les lie.
- c) Combien de carbones asymétriques possède un aldohexose ? Combien de stéréoisomères en découlent, et combien appartiennent à la série D ? Reprenez le calcul pour un cétohexose.
- d) Définissez ÉPIMÈRE et distinguez ce terme d'énantiomère et de diastéréoisomère. Le glucose et le mannose diffèrent en , le glucose et le galactose en : quelle est la relation dans chaque cas ?
- e) Expliquez pourquoi la nature n'utilise pratiquement que des sucres de série D, alors que les deux séries ont exactement la même énergie et les mêmes propriétés physiques dans un milieu non chiral.
Voir la correction
a) Première convention, la chaîne carbonée est VERTICALE et le carbone le plus oxydé, donc le carbonyle, est placé EN HAUT. Seconde convention, chaque carbone asymétrique se trouve à l'intersection d'une croix, ses deux substituants latéraux étant portés par les traits horizontaux. La règle spatiale, qui est le coeur de la convention et que l'on oublie souvent, est que les liaisons HORIZONTALES pointent VERS l'observateur, en avant du plan de la feuille, tandis que les liaisons VERTICALES s'éloignent de lui, vers l'arrière. Une projection de Fischer n'est donc pas un dessin plat mais la représentation aplatie d'une molécule dont chaque carbone est vu dans une orientation imposée. Il en découle une règle de manipulation stricte : on peut faire tourner une projection de degrés dans le plan de la feuille sans rien changer, mais une rotation de degrés ou un simple retournement de la feuille INVERSE la configuration de tous les centres, ce qui est l'erreur classique.
b) Le seul carbone asymétrique est celui du milieu, et il est aussi le plus éloigné du carbonyle : c'est donc lui qui décide de la série. Dans la structure I, son groupe est à DROITE : c'est le D-glycéraldéhyde. Dans la structure II, il est à GAUCHE : c'est le L-glycéraldéhyde. Les deux structures sont images l'une de l'autre dans un miroir et non superposables, et comme la molécule ne possède qu'un seul centre stéréogène, elles sont ÉNANTIOMÈRES. On notera que les lettres D et L ne renseignent en rien sur le sens de rotation de la lumière polarisée, contrairement à ce que leur origine historique laisse croire : ce sont des descripteurs de CONFIGURATION, à ne pas confondre avec les signes et qui, eux, décrivent une propriété mesurée.
c) Un aldohexose compte six carbones. Le premier porte l'aldéhyde et n'est pas asymétrique ; le sixième est un terminal et ne l'est pas davantage. Restent les carbones , , et , chacun portant quatre substituants différents : QUATRE carbones asymétriques. Le nombre de stéréoisomères est donc , répartis en de série D et de série L, puisque la série est fixée par le seul carbone et que les trois autres restent libres, soit possibilités pour chaque série. Pour un cétohexose, le carbonyle occupe le carbone , qui n'est donc pas asymétrique ; il ne reste que les carbones , et , soit TROIS centres, d'où stéréoisomères, dont de série D. Un cétose a donc systématiquement deux fois moins de stéréoisomères que l'aldose de même formule brute, ce qui est un bon contrôle de cohérence.
d) Deux ÉPIMÈRES sont des diastéréoisomères qui ne diffèrent que par la configuration d'UN SEUL carbone asymétrique, tous les autres étant identiques. Le terme est donc plus précis que diastéréoisomère, qui désigne toute paire de stéréoisomères non images l'une de l'autre dans un miroir, quel que soit le nombre de centres qui diffèrent. Et il s'oppose à énantiomère, qui désigne deux molécules dont TOUS les centres sont inversés simultanément. On peut résumer : tous les centres inversés donne des énantiomères, un seul centre inversé donne des épimères, et un nombre intermédiaire donne des diastéréoisomères qui ne sont pas épimères. Le glucose et le mannose, qui ne diffèrent qu'en , sont donc épimères en , et par conséquent diastéréoisomères. Le glucose et le galactose, qui ne diffèrent qu'en , sont épimères en , et diastéréoisomères également. Il faut insister sur une conséquence pratique : contrairement à des énantiomères, des épimères ont des propriétés physiques DIFFÉRENTES, points de fusion, solubilités et pouvoirs rotatoires distincts, et ils sont séparables par des méthodes ordinaires.
e) La question porte sur une distinction essentielle entre chimie de laboratoire et chimie du vivant. Il est exact que le D-glucose et le L-glucose ont rigoureusement la même énergie interne, le même point de fusion et la même solubilité dans l'eau, et qu'aucune réaction menée avec des réactifs achiraux ne saurait les distinguer : c'est la règle établie dès le chapitre des aldéhydes et cétones, selon laquelle un milieu achiral ne peut produire ni distinguer un excès énantiomérique. Mais les enzymes ne sont pas des réactifs achiraux. Ce sont des protéines constituées d'acides aminés de série L, donc elles-mêmes chirales, et leur site actif est une cavité tridimensionnelle dissymétrique. Un substrat n'y entre que s'il en épouse la forme, exactement comme une main droite n'entre que dans un gant droit. Les enzymes du métabolisme du glucose ne reconnaissent donc que l'énantiomère D, et le L-glucose, s'il était ingéré, traverserait l'organisme sans être métabolisé : il a d'ailleurs un goût sucré, puisque les récepteurs gustatifs sont moins sélectifs, mais il n'apporte aucune calorie. Quant à l'origine de ce choix, elle remonte à l'apparition de la vie et reste débattue ; ce qui est certain est qu'une fois un premier jeu d'enzymes chirales installé, tout le métabolisme est verrouillé sur la même série, car une enzyme chirale ne peut fabriquer que des produits chiraux d'une seule main.