Exercice 1 : Le groupe carbonyle : une géométrie, une polarité, une réactivité
La figure représente le groupe carbonyle générique. Tout le chapitre se lit dessus : la géométrie explique où l'attaque a lieu, la polarité explique par quoi.
Données. Moments dipolaires : propanone D ; éthoxyéthane D ; propane D. Températures d'ébullition : propanone degrés Celsius ; butane ; propan--ol . Longueurs de liaison : pm ; pm.
- a) En vous appuyant sur la figure, donnez l'hybridation du carbone du carbonyle, la géométrie de son environnement, et déduisez-en pourquoi un nucléophile ne peut pas attaquer dans le plan de la figure.
- b) Justifiez que le carbone soit électrophile et l'oxygène nucléophile, puis expliquez pourquoi la liaison est plus courte que la liaison tout en étant plus facile à casser partiellement.
- c) La propanone bout à degrés Celsius, le butane à et le propan--ol à , pour des masses molaires voisines. Expliquez ces trois valeurs, puis expliquez pourquoi la propanone est miscible à l'eau alors qu'elle ne peut pas s'y lier par liaison hydrogène entre ses propres molécules.
- d) Classez par réactivité croissante vis-à-vis d'un nucléophile : benzaldéhyde, propanone, éthanal, méthanal. Donnez les DEUX raisons qui se cumulent, et dites laquelle explique à elle seule le cas du benzaldéhyde.
- e) La -trichloroéthanal, dite chloral, est nettement plus réactive que l'éthanal. Justifiez et prévoyez ce que cela entraîne pour son hydrate.
Voir la correction
a) Le carbone du carbonyle forme trois liaisons , vers l'oxygène et vers les deux groupes et : il est donc , et ses trois voisins occupent les sommets d'un triangle plan, avec des angles voisins de degrés comme l'indique l'arc de la figure. Sa quatrième orbitale, une pure, est PERPENDICULAIRE à ce plan et forme la liaison avec l'oxygène. Un nucléophile qui arriverait dans le plan de la figure ne rencontrerait que des liaisons pleines et les deux groupes : il n'aurait rien à attaquer. Il doit au contraire arriver PERPENDICULAIREMENT au plan, par-dessus ou par-dessous, là où se trouve le lobe vide de l'orbitale antiliante . L'expérience montre même que la trajectoire optimale n'est pas exactement à degrés mais légèrement inclinée vers l'oxygène, à environ degrés de la liaison : c'est l'angle de Bürgi-Dunitz, qui minimise la répulsion avec le doublet de l'oxygène. La conséquence structurale importante est qu'au fur et à mesure de l'attaque, le carbone passe de plan à tétraédrique, et que si les deux faces sont différentes on obtient deux produits stéréochimiquement distincts.
b) L'oxygène a une électronégativité de contre pour le carbone : il attire vers lui les électrons des deux liaisons, et surtout ceux de la liaison , plus mobiles. Le carbone porte donc une charge partielle POSITIVE et l'oxygène une charge partielle NÉGATIVE, ce que confirme le moment dipolaire élevé de la propanone, D, à comparer aux D de l'éther et aux D du propane. On peut d'ailleurs écrire une forme limite ionique , minoritaire mais réelle, qui résume la situation. La liaison est plus COURTE parce qu'elle est double : deux paires d'électrons entre les mêmes noyaux les rapprochent davantage qu'une seule, d'où pm contre pm. Il n'y a pourtant aucune contradiction avec sa réactivité, car ce que le nucléophile brise n'est pas la liaison entière mais seulement sa composante , latérale et donc mal recouverte, en laissant intacte la liaison . Et surtout, les électrons ne partent pas dans le vide : ils se réfugient sur l'oxygène, atome très électronégatif qui accueille volontiers une charge négative. C'est là toute la différence avec l'alcène, dont la rupture de la liaison créerait une charge positive sur un carbone.
c) Le butane n'a que des forces de London, très faibles : il bout au-dessous de zéro. La propanone possède un dipôle permanent important, donc des interactions dipôle-dipôle bien plus fortes que de simples forces de London : elle bout à degrés. Le propan--ol dispose en plus d'un hydrogène sur son oxygène, donc il peut faire des LIAISONS HYDROGÈNE avec ses semblables, interaction encore plus forte : degrés. L'échelle des trois valeurs est donc exactement l'échelle des trois types de forces intermoléculaires. Quant à la miscibilité de la propanone dans l'eau, elle n'a rien de contradictoire : pour faire une liaison hydrogène il faut un donneur ET un accepteur. La propanone n'a pas de donneur, donc elle ne peut pas s'associer à elle-même ; mais son oxygène, riche en doublets libres, est un excellent ACCEPTEUR, et l'eau apporte le donneur qui lui manque. C'est le même raisonnement que pour l'éther au chapitre précédent, et la conclusion à retenir est qu'une molécule peut être très soluble dans l'eau sans bouillir haut.
d) L'ordre croissant de réactivité est : benzaldéhyde < propanone < éthanal < méthanal. Deux raisons se cumulent. La raison STÉRIQUE : le carbone doit passer d'un environnement plan et dégagé à un environnement tétraédrique bien plus encombré, donc plus il porte de groupes volumineux, plus cet état de transition coûte cher ; le méthanal, avec deux hydrogènes minuscules, est le plus accessible. La raison ÉLECTRONIQUE : un groupe alkyle est donneur par effet inductif, donc chaque alkyle diminue la charge partielle positive du carbone et le rend moins attirant pour un nucléophile ; la propanone en a deux, l'éthanal un seul, le méthanal aucun. Le benzaldéhyde n'a qu'un seul substituant et devrait donc se placer près de l'éthanal : c'est bien la seconde raison, poussée plus loin, qui explique sa position en queue de classement. Le cycle aromatique est CONJUGUÉ avec le carbonyle, si bien que la densité électronique du cycle vient délocaliser la charge positive du carbone par mésomérie. Cette stabilisation par résonance est bien plus efficace qu'un simple effet inductif, et elle abaisse tellement la réactivité que le benzaldéhyde passe derrière la propanone, pourtant une cétone.
e) Les trois atomes de chlore sont fortement ATTRACTEURS par effet inductif, et ils sont sur le carbone directement voisin du carbonyle. Ils aspirent donc de la densité électronique et AGGRAVENT la charge positive du carbone du carbonyle, qui devient nettement plus électrophile que celui de l'éthanal. C'est l'exact opposé de l'effet des groupes alkyles de la question précédente. La conséquence sur l'hydrate est spectaculaire. L'hydratation est un équilibre entre le carbonyle et le diol géminé ; en rendant le carbonyle très instable et très réactif, on déplace cet équilibre massivement vers l'hydrate. Alors que la propanone n'est hydratée qu'à pour cent, le chloral l'est presque totalement, et son hydrate est un SOLIDE cristallisé, stable, isolable et pesable, ce qui est tout à fait exceptionnel pour un diol géminé. L'hydrate de chloral a d'ailleurs été le premier hypnotique de synthèse, employé dès . Le même raisonnement explique que la ninhydrine et le trichloroacétaldéhyde soient tous deux stables sous forme hydratée.