Exercice 1 : Le carboxyle : une résonance, une acidité, un dimère
La figure représente ce que devient l'acide éthanoïque en phase vapeur ou en solvant apolaire. Les traits pointillés ne sont pas des liaisons covalentes.
Données () : acide éthanoïque ; chloroéthanoïque ; dichloroéthanoïque ; trichloroéthanoïque ; acide butanoïque ; acide -chlorobutanoïque ; -chlorobutanoïque ; -chlorobutanoïque ; éthanol . Températures d'ébullition : acide éthanoïque degrés Celsius ( g/mol) ; propan--ol degrés ().
- a) Écrivez les deux formes limites de l'ion éthanoate et expliquez pourquoi les longueurs des deux liaisons carbone-oxygène deviennent égales à pm alors qu'elles valaient et pm dans l'acide.
- b) Calculez le rapport des constantes d'acidité entre l'acide éthanoïque et l'éthanol, puis expliquez pourquoi l'ion éthanolate n'est pas stabilisé comme l'ion éthanoate.
- c) Justifiez la série , , , des acides chloroéthanoïques, puis la série , , des acides chlorobutanoïques. Que mesure la seconde que la première ne mesure pas ?
- d) Interprétez la figure et expliquez pourquoi l'acide éthanoïque bout degrés plus haut que le propan--ol, alors que les deux ont la même masse molaire et que l'alcool aussi fait des liaisons hydrogène.
- e) Calculez le pH d'une solution d'acide éthanoïque à mol/L, puis dites pourquoi cet acide, qualifié de faible, reste beaucoup plus fort que le phénol vu au chapitre des alcools.
Voir la correction
a) Les deux formes limites de l'éthanoate placent la charge négative alternativement sur l'un et sur l'autre oxygène, la double liaison occupant à chaque fois l'autre position. La particularité décisive est que ces deux formes sont RIGOUREUSEMENT ÉQUIVALENTES : elles ne diffèrent que par la numérotation des oxygènes, donc elles contribuent également et la stabilisation est maximale. La réalité de l'ion n'est ni l'une ni l'autre mais leur superposition, dans laquelle la charge se répartit à parts égales, un demi sur chaque oxygène, et les deux liaisons ont exactement le même caractère, à mi-chemin entre la simple et la double. C'est pourquoi elles mesurent toutes deux pm, valeur intermédiaire entre les pm de la double et les pm de la simple de l'acide non ionisé. Cette égalité mesurée est la preuve expérimentale de la délocalisation, et il faut savoir la citer : elle est bien plus convaincante qu'un dessin de flèches.
b) Le rapport vaut , soit environ : l'acide éthanoïque est cent soixante-dix milliards de fois plus acide que l'éthanol. La raison est entièrement dans les bases conjuguées. L'ion éthanolate porte sa charge sur un oxygène qui n'a aucun voisin capable de la partager : il n'existe aucune forme limite, la charge reste entière sur un seul atome. L'ion éthanoate, lui, dispose du carbonyle voisin pour délocaliser. On mesure ici l'ampleur de ce que vaut une simple résonance sur deux atomes : plus de onze ordres de grandeur, ce qui est exactement du même ordre que l'effet observé pour le phénolate au chapitre précédent, avec ses six ordres de grandeur, la différence tenant à ce que les deux formes du carboxylate sont équivalentes alors que celles du phénolate ne le sont pas.
d) Le chlore est fortement ATTRACTEUR par effet inductif : il tire les électrons vers lui, donc il aide à disperser la charge négative du carboxylate et STABILISE la base conjuguée. Chaque chlore supplémentaire renforce l'effet, d'où la chute régulière de à , soit quatre ordres de grandeur pour trois chlores. On notera que l'acide trichloroéthanoïque, à , est un acide FORT en pratique, comparable à l'acide phosphorique, ce qui est remarquable pour un acide carboxylique. La seconde série mesure autre chose : la DISTANCE. Le chlore y est toujours unique, mais il s'éloigne du carboxyle. En position , il est voisin immédiat et l'effet est maximal, . En position , il ne reste presque plus rien, . En position , on est pratiquement revenu à l'acide butanoïque non substitué, . L'effet inductif se transmet par la chaîne de liaisons en s'atténuant très vite, d'un facteur voisin de dix par liaison intercalée, et il est éteint au bout de trois. C'est la différence de fond avec un effet MÉSOMÈRE, qui se transmet lui sans atténuation le long d'un système conjugué, si long soit-il. Attention à ne pas mélanger les deux séries : la première compte les substituants, la seconde compte les liaisons.
d) La figure montre que deux molécules d'acide s'apparient tête-bêche par DEUX liaisons hydrogène simultanées, fermant un cycle à huit atomes. Chaque molécule y est à la fois donneur, par son , et accepteur, par son , et la géométrie du carboxyle place ces deux groupes exactement là où il faut pour que l'appariement soit parfait. Le résultat est un DIMÈRE si stable qu'il subsiste en phase vapeur, ce qui se mesure : la masse molaire apparente de l'acide éthanoïque gazeux est voisine de et non de g/mol. Bouillir signifie alors vaporiser une entité de masse double, ce qui coûte bien plus cher en énergie. Le propan--ol fait lui aussi des liaisons hydrogène, mais il n'a qu'UN site donneur et son accepteur est le même oxygène : il forme des chaînes désordonnées, jamais un appariement fermé à deux liaisons. D'où les degrés d'écart. La conclusion générale mérite d'être notée : ce n'est pas seulement le NOMBRE de liaisons hydrogène qui compte, c'est leur GÉOMÉTRIE.
e) Avec et mol/L, l'approximation usuelle donne mol/L, d'où . Le taux d'avancement vaut pour cent, bien en deçà de pour cent : l'approximation est justifiée. La comparaison avec le phénol est instructive. Le phénol, à , donnait un pH de dans les mêmes conditions, soit une concentration en ions hydronium environ QUATRE CENTS fois plus faible. La raison structurale est celle du a) : le carboxylate dispose de deux formes limites ÉQUIVALENTES, toutes deux sur des oxygènes très électronégatifs, alors que le phénolate n'en a qu'une sur l'oxygène et trois sur des carbones, atomes bien moins aptes à porter une charge négative. Un acide carboxylique et un phénol sont donc deux acides faibles séparés par cinq ordres de grandeur, ce qui est précisément ce que le test à l'hydrogénocarbonate du chapitre précédent permet de détecter à l'oeil nu.