Exercice 1 : Classes, inversion de l'azote et températures d'ébullition
Trois amines isomères de formule , de masse molaire g/mol, bouillent respectivement à , et degrés Celsius. Le propan--ol, de masse molaire g/mol, bout à degrés.
Données : électronégativités et . Barrière d'inversion de l'azote environ kJ/mol ; on prendra s, J/(mol·K) et K.
- a) Donnez les quatre isomères de , nommez-les et précisez la classe de chacun. Expliquez en quoi le décompte des classes diffère de celui des alcools.
- b) Attribuez les trois températures d'ébullition et justifiez, en expliquant notamment le cas de celle à degrés.
- c) Expliquez pourquoi une amine bout systématiquement plus bas que l'alcool correspondant, alors que les deux font des liaisons hydrogène. Pourquoi les amines sont-elles pourtant très solubles dans l'eau ?
- d) Calculez la fréquence d'inversion de l'azote à K et la durée de vie d'une configuration. Comparez au kJ/mol de la liaison peptidique du chapitre précédent.
- e) Déduisez du d) pourquoi il est impossible de dédoubler la -éthyl--méthylpropan--amine en deux énantiomères, et dites quelle modification structurale rendrait le dédoublement possible.
Voir la correction
a) Les quatre isomères sont la propan--amine et la propan--amine , toutes deux PRIMAIRES ; la -méthyléthanamine , SECONDAIRE ; et la -diméthylméthanamine , TERTIAIRE. Le décompte diffère radicalement de celui des alcools et c'est le piège le plus fréquent du chapitre. Pour un alcool, on regarde le CARBONE qui porte le groupe et l'on compte combien d'autres carbones lui sont liés. Pour une amine, on regarde l'AZOTE et l'on compte combien de carbones lui sont liés. La conséquence est immédiate : la propan--amine est une amine PRIMAIRE, alors que le propan--ol est un alcool SECONDAIRE, et pourtant le squelette est le même. Il ne faut donc jamais transposer le raisonnement d'un chapitre à l'autre.
b) La propan--amine bout à degrés, la -méthyléthanamine à et la -diméthylméthanamine à . Le classement suit le nombre d'hydrogènes portés par l'azote, donc le nombre de sites DONNEURS de liaison hydrogène : deux pour l'amine primaire, un pour la secondaire, ZÉRO pour la tertiaire. Le cas à degrés est le plus instructif : la -diméthylméthanamine possède bien un azote riche en électrons, donc un excellent ACCEPTEUR, mais elle n'a aucun à offrir, si bien que deux de ses molécules ne peuvent pas s'associer entre elles. Il ne lui reste que les interactions dipôle-dipôle et les forces de London, d'où une chute de degrés par rapport à son isomère primaire. C'est exactement le raisonnement tenu pour les éthers face aux alcools, et pour les cétones face aux alcools : ce qui compte n'est pas la présence de l'hétéroatome, c'est la présence d'un hydrogène PORTÉ par lui.
c) L'azote est nettement moins électronégatif que l'oxygène, contre . La liaison est donc moins polarisée que la liaison , l'hydrogène y porte une charge partielle positive plus faible, et la liaison hydrogène qui en résulte est sensiblement plus faible, de l'ordre de kJ/mol contre pour un alcool. À masse molaire comparable, l'amine bout donc plus bas, ici contre degrés. La solubilité, elle, obéit à une autre logique et il ne faut pas la déduire du point d'ébullition. L'azote reste un excellent ACCEPTEUR de liaison hydrogène, avec son doublet libre bien disponible, et l'eau apporte des donneurs en abondance. Toutes les amines à courte chaîne, y compris les tertiaires qui n'ont pourtant aucun , sont donc très solubles dans l'eau. On retrouve le principe déjà rencontré pour les éthers et les cétones : une molécule peut être très soluble dans l'eau tout en bouillant bas, parce que la solubilité ne demande qu'un partenaire complémentaire alors que l'ébullition demande une association avec soi-même.
d) On applique avec J/mol. Il vient , donc s. L'azote s'inverse donc environ QUATRE CENTS MILLIONS de fois par seconde, et la durée de vie d'une configuration donnée est nanosecondes. La comparaison avec la liaison peptidique est éclairante : avec ses kJ/mol, celle-ci ne tournait que fois par seconde, soit une conformation stable pendant une dizaine de secondes. Un facteur de trois seulement sur la barrière d'activation produit ici un facteur de plus de sur la vitesse, ce qui rappelle à quel point la dépendance exponentielle de la loi d'Arrhenius est brutale. Une barrière de kJ/mol, en pratique, n'est pas une barrière du tout à température ambiante.
e) La -éthyl--méthylpropan--amine possède un azote lié à trois groupes DIFFÉRENTS, éthyle, méthyle et propyle, plus son doublet libre : il remplit donc formellement la condition d'un centre stéréogène, le doublet tenant lieu de quatrième substituant. Les deux formes sont bien images l'une de l'autre dans un miroir et non superposables. Mais elles s'interconvertissent quatre cents millions de fois par seconde, comme le d) vient de l'établir : à peine aurait-on isolé l'une qu'elle serait redevenue un mélange racémique en quelques nanosecondes. Aucune technique de séparation, cristallisation ou chromatographie, n'opère à cette échelle de temps. Le dédoublement est donc impossible, non pas parce que la molécule n'est pas chirale, mais parce que sa chiralité n'a pas de DURÉE. Pour rendre le dédoublement possible, il faut empêcher l'inversion, et il y a deux façons de le faire. La première est de remplacer le doublet par un quatrième substituant, c'est-à-dire de passer à un sel d'AMMONIUM QUATERNAIRE à quatre groupes différents : il n'y a alors plus de doublet à retourner et ces sels sont effectivement dédoublables. La seconde est de bloquer l'azote dans un système cyclique rigide et contraint, où le passage par l'état de transition PLAN serait géométriquement impossible : certaines aziridines substituées sont ainsi configurationnellement stables.